A Bamako au Mali, en 2006, l’Association Sasakawa pour l’Afrique (SAA) a marqué le 20e anniversaire de
l’initiative agricole Sasakawa-Global 2000 (SG 2000) en Afrique. Le Prix Nobel de la Paix Norman Borlaug,
Président de la SAA, qui s’exprimait alors en Afrique pour la dernière fois, a exhorté son public « à ne
pas attendre les conditions idéales ou la variété de semences parfaite. Servez-vous de ce que vous avez à
portée de main – et jetez-vous à l’eau ! » Norman Borlaug nous quittait en septembre 2009.
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| Cibler les agricultrices africaines | |
Le mécène japonais Ryoichi Sasakawa, Norman Borlaug, et l’ancien Président des Etats-Unis Jimmy Carter, avaient fondé l’initiative agricole africaine en 1986. Deux organisations s’étaient alliées. L’Association Sasakawa pour l’Afrique et le programme Global 2000 du Carter Center. Le programme SG 2000 est né en réponse à la famine dévastatrice de 1984 qui avait tué plus d’un million de personnes dans la Corne d’Afrique, gagnant même les zones sahéliennes et de savane de l’Afrique de l’Ouest.
Lors d’un atelier organisé à Genève en juillet 1985, par le CASIN (Center for Applied Studies in International Negotiations), il avait été formulé des recommandations qui restent tout aussi pertinentes aujourd’hui. En bref, l’aide alimentaire n’est qu’une réponse à court terme ; elle ne saurait être durable. Les technologies fondées sur la recherche qu’il faut pour accroître la production alimentaire sont d’ores et déjà disponibles. Le défi consiste à mettre les technologies adaptées entre les mains des petits producteurs d’Afrique et faire en sorte qu’ils sachent comment les utiliser.
Pour démarrer, Ryoichi Sasakawa a promis que la fondation qu’il présidait – qui allait par la suite devenir la Nippon Foundation – financerait deux projets pratiques de développement agricole à l’intention des petits exploitants, sous le leadership de Norman Borlaug, afin d’explorer comment donner naissance à une version africaine de la Révolution verte en Asie. Ryoichi Sasakawa et son fils Yohei, aujourd’hui Président de la Nippon Foundation, Norman Borlaug et le Président Carter se sont rendus dans cinq pays d’Afrique en janvier 1986. Dès mai de cette année-là, des projets agricoles furent établis au Ghana et au Soudan puis, en septembre, en Zambie (avec un financement de la Nippon Foundation distinct du projet Global 2000).
ont suivi, impulsé par l’ardeur infatigable de Norman Borlaug, l’alliance agricole SG 2000 gérait des projets nationaux dans 14 pays d’Afrique. Pour commencer, on a clairement et fréquemment démontré que l’Afrique disposait des technologies pour les cultures vivrières qui permettraient de doubler, voire de tripler, les rendements, et que les agriculteurs étaient désireux, capables et impatients d’intensifier leur production. SG 2000 a travaillé avec des dizaines de milliers de vulgarisateurs en première ligne et plusieurs millions d’agriculteurs afin de tester une technologie à plus haut rendement pour le maïs, le blé, le riz, les légumineuses à grain et les racines et tubercules, mise au point par des organisations nationales de recherches africaines, en collaboration avec les centres internationaux de recherche agricole. SG 2000 a joué le rôle de catalyseur, en collaborant surtout avec les ministères nationaux de l’Agriculture à la mise sur pied de programmes dynamiques de démonstration sur le terrain, qui ont permis aux agriculteurs de constater par eux-mêmes les avantages de ces technologies améliorées.
Un élément essentiel de l’élargissement des activités du SG 2000 s’expliquait par l’approche pratique de Norman Borlaug et sa philosophie qui prônait de se jeter à l’eau sans plus attendre. Jamais plus heureux que lorsqu’il était sur le terrain, dans le champ d’un producteur, il a dynamisé à la fois ses collègues et les agriculteurs. Mais il était le premier à admettre que sa révolution verte pour l’Afrique était loin d’être un succès sur toute la ligne.
Des progrès ont certainement été réalisés dans les pays du projet SG 2000 pour améliorer la productivité des systèmes de production alimentaire des petits exploitants africains, mais ils sont loin d’être à la hauteur de ceux que l’on a pu obtenir en Asie durant la période initiale de la Révolution verte de 1965 à 1990, à laquelle Norman Borlaug avait lui-même donné naissance et qui allait lui valoir le Prix Nobel de la Paix. Des obstacles énormes se dressaient – et se dressent toujours – sur le chemin d’une adoption généralisée. La disponibilité limitée d’intrants près de l’exploitation, un rapport coûts/prix défavorable entre les intrants et le produit obtenu ; des milieux de production pluviale intrinsèquement risqués ; la rareté des zones irriguées ; un accès limité à des sources de crédit et une demande du marché commercial globalement faible ont tous conspiré à empêcher jusqu’à 75 % des petits exploitants qui participaient aux programmes de terrain soutenus par SG 2000 d’adopter les offres de technologies recommandées.
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| Feu Norman Borlaug aux côtés de l’ancien Président des Etats-Unis Jimmy Carter et de Yohei Sasakawa, Président de la Nippon Foundation, laquelle accorde un soutien solide et assidu à la SAA depuis un quart de siècle | |
Par conséquent, il n’est pas surprenant que les gains de rendement notables obtenus par les petits exploitants ayant participé aux programmes de démonstration de récolte se soient rarement traduits par une évolution continue de la productivité.
Au fil des ans, bien des leçons ont été apprises. Aujourd’hui, on comprend mieux que la plupart des petits exploitants ne s’approprieront pas une technologie permettant d’améliorer la productivité, même si les intrants sont à leur portée, tant qu’ils ne parviendront pas à s’emparer d’une plus grosse proportion de la valeur ajoutée qui existe en amont de la chaîne de valorisation. Pour profiter de cette valeur ajoutée, les agriculteurs ont besoin d’organisations paysannes viables capables de s’attaquer aux problèmes post-récolte et de commercialisation et de mobiliser une vaste gamme de prestataires et d’organisations, souvent issus du secteur privé.
Mais pour introduire une perspective de chaîne de valorisation dans l’agriculture familiale, il faut des efforts majeurs de renforcement des capacités afin d’élargir et de mettre à niveau les compétences requises des vulgarisateurs et des agents en première ligne. En outre, puisque les budgets sont insuffisants, des organismes de vulgarisation en Afrique ont rationné les services-conseils, en donnant la préférence aux petits producteurs plus ambitieux, mieux équipés et plus modernes. De ce fait, seuls 20 à 30 % des petits exploitants et 5 à 10 % des agricultrices ont reçu une formation et un soutien technique.
Les agriculteurs très pauvres – souvent des femmes – n’ont pas suffisamment d’actifs physiques pour générer des moyens de subsistance raisonnables et, le plus souvent, ils ont été exclus des principaux courants des programmes de vulgarisation.
Ce sont là certains des problèmes fondamentaux auxquels est confrontée la SAA et auxquels s’attaquait Norman Borlaug quelques mois avant sa mort lorsqu’il écrivait :
« Pour qu’un secteur agricole dynamique de petits exploitants commerciaux puisse s’imposer en Afrique, il faut que les chaînes d’approvisionnements alimentaires deviennent mieux intégrées. Les marchés locaux, nationaux et régionaux doivent être développés davantage. Il faut relever les normes de qualité de production et de postproduction des petits exploitants afin de répondre aux attentes des consommateurs. Et les petits exploitants doivent devenir plus réceptifs aux exigences du marché. »
Aujourd’hui, c’est une SAA différente qui voit le jour. Cinq objectifs stratégiques ont été adoptés et des activités pour faire avancer ces objectifs ont été amorcées dans ses quatre pays phares : Ethiopie, Mali, Nigéria et Ouganda. Il s’agit :
Au cours des cinq prochaines années, la SAA devrait avoir un impact sur quelque 400 000 agriculteurs dans ses pays phares, dont 30 à 35 pour cent de femmes. Ces agriculteurs « en prise directe » représentent des ménages qui comptent environ 2,4 millions de membres.
La SAA a segmenté ses participants cibles en trois sous-groupes. Le premier groupe comprend 280 000 agriculteurs, dont la moitié sont des femmes qui ont une faible efficience technique et qui n’ont pas bénéficié de services-conseils en vulgarisation. Le but est d’accroître de moitié le rendement de ces producteurs. Le deuxième groupe concerne les petits producteurs davantage orientés sur le marché, désireux d’accroître leurs rendements et d’adopter des systèmes améliorés de manutention post-récolte et de stockage. En gros, 120 000 agriculteurs relèvent de cette catégorie, y compris, on l’espère, 20 % de femmes. Le troisième groupe concerne les agriculteurs très pauvres qui n’ont pas suffisamment de ressources pour exploiter leurs terres et garantir leur sécurité alimentaire. Par conséquent, la SAA aidera 5 000 personnes démunies vivant en zone rurale, le plus souvent des femmes, à établir des entreprises de prestations de service agricole ou de service agroindustriel hors exploitation.
Il y a maintenant presque deux ans que la structure de gestion remaniée de la SAA – un système de gestion matricielle – est en place. Cinq Directeurs thématiques de la SAA dirigent la planification, la programmation et le renforcement des capacités pour leurs zones respectives alors que quatre directeurs nationaux SG 2000 sont à la tête de la mise en oeuvre du plan stratégique de la SAA. La structure matricielle offre une coordination bien meilleure – une faiblesse reconnue du passé – dans des domaines tels que l’assurance qualité technique et les meilleures pratiques. Au coeur de cette structure figure le besoin de devenir une organisation fondée sur la preuve, en se servant des données de référence et des informations recueillies lors des interventions de la SAA pour évaluer la performance, la pertinence, l’efficience, l’impact et la pérennité des actions afin d’orienter la prise de décisions.
En bref, l’organisation a été transformée ; près de 40 % de ses membres professionnels sont désormais des femmes – à rapprocher de la situation au dernier symposium de Bamako, lorsque 5 % seulement étaient des femmes. Aujourd’hui, la SAA peut se targuer d’avoir l’une des plus fortes proportions de personnel féminin au sein de la communauté des ONG en Afrique – pour garantir une répartition plus égalitaire et de meilleure qualité des agricultrices tout au long de la chaîne de valorisation.
La SAA a une vision d’une Afrique rurale où la sécurité alimentaire s’améliore et où fleurissent davantage de petits producteurs commerciaux prospères. Elle a pour mission de transformer les services-conseils en vulgarisation de l’Afrique afin de garantir la sécurité alimentaire des ménages et une participation plus rentable le long de la chaîne de valeur, tout en respectant les ressources naturelles.
Alors que les délégués se retrouvent à Bamako pour le symposium organisé à l’occasion du vingt-cinquième anniversaire, ils seront amenés à réfléchir aux conditions de famine qui ont une fois de plus frappé la Corne d’Afrique et les difficultés engendrées, dans l’ensemble du continent, par l’évolution des conditions météorologiques en Afrique. Les défis subsistent mais comme le dit Ruth Oniang’o, présidente de la SAA, les agriculteurs africains sont peut-être mieux placés aujourd’hui pour y faire face que lorsque la SAA s’est lancée dans cette longue aventure.